1) Sur l’organisation : parti, ou mouvement qui se doterait d’un « Manifeste anti- capitaliste »?
Je vais tenter dans ces quelques lignes de poser quelques questions qui sont pour moi des questions de fond. Après avoir réfléchi à Parti ou Mouvement, je me suis dit que, dans l’état des forces actuelles, il fallait peut-être préciser cette alternative pour produire un nouvel objet. Le « Parti » est en effet inévitablement un modèle pour la reproduction des savoirs politiques d’action. Pour des tiers, le retentissement du terme Parti est négatif, l’idée de parti alimente trop aisément les représentations de fermeture, de secte, de professionnels politicards, de chapelle, sous entendu « coupés des réalités des citoyens». Le « Mouvement » mobilise une représentation plus acceptable et plus proche de la vie pour les citoyens, idée de vague, de forces en marche, qui avancent. A ceci près que le mouvement est d’abord en réaction contre (Guerre du Viet-Nam et Mouvement de la Paix). Il y a bien cette idée de Mouvement de résistance et d’opposition dans « Anti-capitaliste », « Alter-mondialiste ». Mais un mouvement sans « Manifeste » n’est pas assez lisible , affichable, performant. L’ idée de « Mouvement » doté d’un « Manifeste anticapitaliste » à construire semble plus pertinent aujourd’hui que celui de Parti même si la démarche est plus inédite et donc automatiquement plus complexe. Le « Manifeste »est un acte qui dit et affiche un positionnement, une adhésion et surtout des valeurs affirmées et claires pour lesquelles chacun s’engage aux différents niveaux de l’action politique, syndicale, altermondialiste, féministe, en l’occurrence peu ou prou articulés au capitalisme et à ses avatars impérialistes, coloniaux ou idéologiques .... Ce « Manifeste anti- capitaliste » est à construire à court ou à moyen terme, c’est à partir de lui, comme édification, que les questions doivent être posées à propos de : - l’organisation et de la fédération - des rassemblements et des synergies à impulser à propos de l’ensemble des ressources pour les traduire en forces véritables. (forces au sens large du terme ), L’idée de Manifeste est assez proche de celle de mouvement au sens où implicitement il dit quelque chose d’un « commencement », et « d’un rassemblement » inédits. Le Manifeste est en quelque sorte « constitutionnel », car ses valeurs sont une référence pour le rassemblement des forces. Le modèle du Manifeste/Mouvement est également PRODUCTION d’une position et non REPRODUCTION d’une organisation, laquelle, même toilettée ne peut très probablement que reproduire du même. C’est aussi cette reproduction du même, par des « professionnels » ou des « idéologues »qui détourne le potentiel militant des citoyens d’un possible engagement dans des organisations perçues comme, certes liées à l’expression des luttes, mais aussi fermées et coupées de la vie dès lors que « l’action retombe ». Ce « retomber » est le propre de certaines actions de résistance non reliées à la dynamique d’un « Manifeste », (cela a peut- être été,en son temps, la force du Manifeste communiste de Marx et de Engels) . A la question « Quelle sorte de société nous proposez-vous ? », qui reste une question essentielle pour beaucoup de citoyens potentiellement « sensibles », il ne convient pas de répondre comme si nous étions les experts de l’avenir, mais plutôt de rendre possible le fait que le questionneur puisse avec nous trouver des éléments de réponse. Répondre trop vite à ce type de question, même pour soi est dangereux, car en fait, nous savons d’abord ce dont nous ne voulons pas pour nous même et pour les générations à venir. La question technique de l’organisation du Parti est du coup peut-être à mon sens seconde, car la situation n’est pas en France « militaire » comme dans le contexte de conception de Lénine.
2) Sur la démocratie.
Il s’agit de réfléchir pour voir s’il n’y a pas là d’abord dans cette référence de « démocratie » un mot-valise, d’un baladeur d’images comme on voudra, (manié de mieux en mieux par les ultra- libéraux) qui fait, sur fond d’anti-totalitarisme, l’unanimité des bords de l’extrême droite française jusqu’à très loin, y compris dans l’extrême gauche . L’opinion publique qui fait la paire de la démocratie est un montage de statisticiens habiles à nous rassurer sur les restes de la justice immanente pour nous détourner des véritables motifs de résister et de lutter contre l’ordre mondial dominant. De plus, la loi du plus grand nombre (il n’est qu’à regarder les effets de la commande d’un bon audimat sur les « produits » des médias pour s’en convaincre) est manifestement une sottise. Il n’y a là aucun élitisme mais le simple constat de la destruction du sens critique des citoyens/consommateurs par le pilotage entrepris par les idéologues ultra- libéraux dominants en matière de marchandise et d’injonction de toujours plus de jouissance, via les médias. D’ailleurs, on voit bien comment les « libéraux-démocrates » en Europe se moquent de l’expression des peuples par le référendum dès lors que les peuples font des choix différents des leurs (comme cela a été le cas pour le référendum français et hier pour le non irlandais). On n’a plus peur aujourd’hui de « passer en force » chez les « démocrates » ! A cette question de la démocratie (qui au passage vient en lieu et place de l’idéal « liberté, égalité, fraternité » comme si le frayage et le maillage intime de ces 3 valeurs n’était pas bel et bien un horizon révolutionnaire soutenable...), je préfère substituer : la tenue d’instances collectives au sein desquelles la liberté d’expression et la possibilité de conflits et de coopérations soient garantis ainsi que les délégations sur mandats multiples et précaires de représentants désignés, responsables et révocables devant les instances collectives concernées.
3) Sur le capitalisme.
Les sociétés mondialisées contemporaines démontrent la plasticité et la diversification généralisée des modes de domination et de destruction du capitalisme. Ce nouvel état du capitalisme étend ses impérialismes à la quasi-totalité des activités humaines (salariat, immigration et chômage de masse, cultures, exploitation maximale de toutes les ressources, « dopages » au travail, prise de pouvoir sur tous les grands médias, accumulation de déchets et de polluants, destruction des espèces végétales et animales, déni des pauvretés, entretien et soutien actif des religiosités...). 4) Affronter la complexité Tout comme « on n’a pas besoin d’une grosse cervelle pour faire de l’agriculture intensive ! », on n’a pas non plus besoin de formation et d’éducation ambitieuses pour produire les consommateurs de demain, quelques formules simples et quelques standards de pensée suffiront pour croire que tout le monde est capable de devenir le plus fort, le premier, le plus riche... Le capitalisme contemporain fabrique un monde où délibérément on met en place une concurrence exacerbée entre les personnes, entre les peuples, entre les continents, les religions.... Il faut savoir que « Cette absolue simplification des esprits, cette désertification est aussi un refus de penser le complexe ». Il existe depuis le début du XXème siècle une surévaluation du facteur compétition qui permet de rêver d’avoir un jour...le plus gros 4X4... Le capitalisme a donc tenu avant tout à exacerber le moteur compétition par rapport au moteur coopération dans l’approche dominante de l’idée d’évolution. Dans le même temps des « sociétés de partage » coopèrent, résistent et tentent de maintenir et de développer des alternatives de solidarité à cette tendance dominante et destructrice du capitalisme.. L’approche d’une organisation ou d’une théorie qui en resterait en quelque sorte à un niveau par exemple de l’entreprise, ou de l’école, ou de l’agriculture, au nom d’une logique d’expertise ou de concentration de l’action (« là où ça fait mal au capital ») me semble perpétuer en partie l’installation de l’action militante dans des modèles traditionnels certes rôdés mais trop spécialisés pour embrasser l’horizon des défis du capitalisme mondialisé dominant. L’exploitation pour des profits toujours plus forts, les aliénations sont aujourd’hui autant dans les circuits de la grande distribution, dans les médias, dans le « traitement » des immigrés et des pauvres, dans les monocultures OGN, que dans les entreprises « classiques » et dans lesquelles le capitalisme a fait ses choux gras jusqu’à la fin du XXème siècle. Notre organisation se doit de prendre en compte cette complexité et cette diversité. Le facteur formation/éducation permanente est à cet égard fondamental dans cette entreprise. Etre marxiste aujourd’hui, c’est continuer à penser la nécessité d’une organisation adaptée à la réalité historique et à la complexité des montages et des ruses du Capital.
Jean-Frédéric BAETA